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La Dernière Vie d’un Sans-Visage

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Genre : Nouvelle Fantastique
Thème : Les Sans-Visages
Sous thème : La Cour des Miracles
Époque : XVIIe siècle

  « Seriez-vous égarés, messieurs ? Seule la lèpre vous attend au bout de cette ruelle... »
    Des mots creux. Une barbe en buisson. Un ventre à bières. Le regard d'un fou dont l'inébranlable volonté vous frappait avec la puissance de la vérité. Nous savions parfaitement que la lèpre, entre autres choses, constituait à la fois un prétexte et un moyen de défense contre les intrusions. Ce que nous ne savions pas encore, cependant, c'est que ces paroles visaient à nous protéger et à nous donner un bon prétexte pour déguerpir.
    Nous avions des instructions, des armes, des prérogatives : nous représentions la loi. La belle et naïve force armée de la justice parisienne ! Qu'aurait-il pu faire, seul, désarmé, et sans autorité, contre nous ? Nous n'avions encore aucune idée de ce à quoi nous devions nous attendre, nous ne saurions jamais exactement ce qu'il nous avait fait et comment il s'y était pris.
  « Écartez-vous et passez votre chemin ! lui sommai-je en élevant la voix.
  – Cela va de soi, commissaire, montrez-moi le chemin en ce cas. »
    L'individu s'était avancé de quelques pas ; mon cœur s'emballa, comme pris de folie. Nous l'avions mis en joue en proférant une ultime mise en garde ; il s'était mis en garde en adoptant une position des plus grotesques : aussitôt l'un des nôtres fit feu…
    Lorsque nous nous sommes réveillés, nus et entassés les uns sur les autres comme des vers, un profond sentiment de dégoût nous prit par les tripes. Où étions-nous ? Au fin fond d'une impasse puante… Que s'était-il passé ? Aucune idée… Pourquoi étions-nous dans cet état et pourquoi avions-nous si mal au crâne, à la mâchoire ? Qu'avions-nous bu…
    Confusion. Humiliation. Impuissance. Certains avaient hurlé de dépit ou d'incompréhension à leur réveil. De rage parfois, mais pas de colère ; il faut une certaine énergie pour éprouver de la colère : nous en étions parfaitement dépourvus à ce moment-là.
    Vingt-cinq policiers et un commissaire mis en déroute dans l'exercice de leurs fonctions… et nous n'avions pas même encore commencé l'intervention pour laquelle nous étions vraiment mandatés : nettoyer la rue du Caire de tous les hors-la-loi qu'elle abritait. Et cela constituait une sacrée somme d'escrocs, de voleurs et de mendiants en tout genre, sans foi ni loi, prêts à défendre chèrement leur territoire. En venant, nous nous attendions à une confrontation ; il n'y avait en tout et pour tout qu'un message narquois qui s'était fiché en nous : « Nous sommes intouchables, passez votre chemin. »
    Je remarquai alors qu'un de mes hommes ne s'était pas relevé. Son corps sans vie avait été laissé à l'abandon au milieu des nôtres.
  « Yves !
  – Cherche pas… il n'est plus là.
  – Et celui-là alors ? C'est qui ?
  – Commissaire ! Le macchabée, il n'est pas de chez nous… »
    En le tournant sur le dos et en scrutant son visage usé, je me rendis compte qu'il s'agissait de l'individu qui s'était tantôt interposé pour nous barrer le chemin. Son cadavre faisait partie intégrante du message, c'était certain pensais-je ! Toutefois, je ne savais pas en quoi il contribuait à nous mettre garde ; si ce n'était par quelque obscure loi du silence…
    Je ne savais rien.

* * *

    Cette entité autour de moi avait quelque chose d'extravagant. Son nom lui-même m'échappait et je me retrouvais soudainement dans l'impossibilité de le prononcer, de l'écrire ou de le comprendre.
Herbe.
    L'instant était passé. Pour combien de temps ? Petit à petit, chaque chose perdait du sens autour de moi. Ces dernières années, les crises avaient commencé à se rapprocher. Je perdais la notion du temps, des quantités et parfois, comme aujourd'hui, je perdais jusqu'aux notions primaires elles-mêmes. Je dormais trop ou je ne dormais pas. Je mangeais trop ou je ne mangeais pas. Je perdais toute compréhension de mon environnement.
    Fort heureusement, cela ne durait pas et ne laissait pas de séquelles. Pas encore tout du moins. J'avais devant moi quelques années encore avant que le poids de la vieillesse ne détruisît complètement mon esprit. Pour être légèrement plus exact, en l'absence d'événement traumatisant, il me restait trois ans à vivre. Si peu, tellement peu de temps, que je ressentis presque un frisson me parcourir l'échine, me tirer vers l'avant ; c'était la première fois que je me livrai à un tel calcul et je sentais une certaine vanité dans sa réalisation.
    Après avoir rapidement déterminé combien de jours et d'heures il me restait, je les rangeai avec le nombre d'années dans un repli de mon esprit, puis mis au point un dispositif d'alarme qui me préviendrait trois jours auparavant. Finalement, je réorganisai mes pensées par ordre de gravité et de proximité. Mon corps venait en priorité. Mes nerfs ne tenaient pas en place, ils se rebellaient, comme s'ils voulaient s'échapper ou s'enflammer. Ma cervelle était d'une mollesse pitoyable, comme souvent lorsque je me retrouvais confronté à des individus dont l'intellect et la volonté étaient si limités. La seule chose qui importait c'était de retrouver le calme, de plonger mon système nerveux dans un bain de sérénité et d'apathie.
    Assis en tailleur au milieu d'une colline, j'inspirais profondément, maintenant l'air quelques secondes dans mes poumons, puis relâchais la pression. Mes mains exécutaient de lents ballets aériens, comme un chef d'orchestre essayant de dompter les harmoniques du vent et les bruissements des champs de céréales. Les faibles rayons du soleil frappaient tout autour de moi, avec toujours moins de puissance. Le corps humain est très capricieux, mais fort peu complexe ; le mien commençait d'ores et déjà à comprendre, à se laisser bercer d'inertie. Encore quelques efforts et il ne serait plus qu'une masse de chair malléable…
    Des rires gras, des mots hypocrites et une voix énergique sortirent mon corps de sa torpeur. J'expirai doucement et ouvris les yeux. Soudainement, les voix changèrent de ton et se teintèrent d'une agressivité sans retenue. Lentement, je me mis debout, inspirai à pleins poumons et croisai les bras.
    Dans le pré en contrebas, une bergère aux allures de sauvageonne maintenait en respect cinq jeunes hommes avec son bâton. Fermement campée sur ces deux jambes, maniant son bâton comme un fantassin le ferait d'une lance, elle se tenait prête à frapper. Tournant autour d'elle comme des loups, les vauriens se moquaient et la provoquaient de manière obscène. Ils ne voulaient qu'une chose et ne renonceraient pas avant d'avoir essayé ; ils étaient arrogants et sûrs d'eux : l'un d'eux s'élança bras grands ouverts, prêt à attraper sa proie par la taille afin de l'immobiliser au sol. Le bâton de la bergère s'abattit sur son crâne violemment et le tua instantanément. C'était un coup nerveux, porté par la peur et sans aucune maîtrise ; le bois et l'os avaient craqué de concert.
    Les voyous reculèrent de quelques pas. Dans un premier temps, leurs pupilles dilatées ne parvinrent pas à se détacher du cadavre de leur compagnon. Puis, la colère rouge et aveugle s'éleva dans leurs voix tandis qu'ils vociféraient après la meurtrière. Sans se démonter, celle-ci conserva sa posture défensive, le regard focalisé sur les quatre hommes restants. La sueur dégoulinait sur ses joues et dans sa nuque ; elle n'avait pas conscience de ce qu'elle venait de faire, elle n'osait pas même jeter un regard à sa victime.
    La tension et l'agressivité montèrent dans l'atmosphère jusqu'au point de rupture. Deux des vauriens se jetèrent sur elle en même temps, protégeant leur tête de leurs avant-bras. Elle frappa de toutes ses forces à de multiples reprises, l'un de ses agresseurs s'écroula, blessé ; l'autre la percuta et roula au sol avec elle. Les deux autres voyous plongèrent alors dans la mêlée, essayant d'immobiliser la bergère tandis que celle-ci lacérait de coups de poing ses opposants, tentait de les étrangler et de leur crever les yeux.
    Des cris de bêtes blessées ne tardèrent pas à résonner dans le pré, faisant définitivement fuir le troupeau de moutons. La chevelure trempée de sang et la jambe cassée, la femme parvint à se dégager et à récupérer son bâton. Avec l'énergie d'une furie, elle fracassa les genoux d'un des jeunes hommes qui essayait vainement de se relever, brisant son bâton par la même occasion. Paniqué, l'un des vauriens prit ses jambes à son cou, trébuchant et titubant tellement son corps était exténué. Le dernier agresseur encore debout se précipita sur elle en enrageant, s'empalant bêtement sur l'extrémité pointue du bâton...
    Je fermai les yeux un instant seulement, une souffrance intense parcourait mes nerfs en tous sens. Lorsque je rouvris les yeux, la femme s'était reculée d'un pas, l'homme avait alors arraché le bâton de son torse et dans un dernier élan de folie frappa par trois fois. Cette fois-ci, la bergère ne s'était pas défendue, elle s'écroula à bout de force tandis que l'homme, après un hoquet sanglant, s'effondrait à son tour et se mit à trembler spasmodiquement.
    Maintenant, ils mouraient ; et j'avais l'impression de mourir moi aussi. Cette brutalité sans borne, dépourvue de toute signification, me dégoûtait depuis toujours ; pourtant, je ne pouvais m'empêcher d'admirer la beauté particulière de ces vies éphémères qui brûlent avec vivacité, juste le temps d'un éclat de lumière, telles des lucioles. Des milliers d'années avaient passé, mais mon état d'esprit ne s'était pas altéré pour autant ; et l'humanité non plus n'avait pas changé.
    L'homme mortellement blessé au torse rendit son ultime soupir. Celui qui avait eu les genoux brisés respirait encore, mais tout juste. La femme quant à elle semblait dormir paisiblement sur le côté, une main calée sous la joue. Son visage et ses vêtements étaient barbouillés de sang, ses mains et ses avant-bras couverts de plaies étaient d'un rouge sombre, son cou et son ventre saignaient…
    Mis à part celui qui avait pris la fuite, cet homme et cette femme agonisants étaient les seuls survivants. Sans aucun doute, leurs heures étaient comptées et ils les passeraient dans la souffrance. En vain, mon esprit révulsé cherchait un sens à ce massacre ; mais, de toute évidence, cela m'échappait : j'étais d'ores et déjà trop vieux…

* * *

  « Ah ah ah ! Trois d'pique et plus de culotte ? »
    Gérald éclata de rire et tapa sur la table avec l'exubérance d'un ivrogne, mais la vigueur du soldat qu'il avait été autrefois. Son enjouement avait contaminé l'assemblée autour de lui ; amplifiant significativement le brouhaha général qui régnait dans le salon.
  « Et alors ? demanda-t-il d'une voix de tonnerre. Il est sorti ?
  – En courant tiens ! ricana l'étudiant. Il tenait bien trop à ses chausses !
  – Le trois d'pique ! railla l'ancien soldat. Cloche ! pour sûr qu'il vous aurait pas laissé le détrousser…
  – Pas eu le temps, il s'est défilé que je disais… »
    D'un œil aussi suspicieux qu'acéré, Gérald toisa le jeune homme avec tout le sérieux dont il était capable, puis redoubla d'hilarité. Son rire était une étrange alchimie d'instinct bestial et de pureté cristalline ; l'indescriptible miracle de joie. Depuis longtemps déjà les étudiants et autres énergumènes du coin s'étaient habitués à sa présence excentrique. Toutefois, s'ils avaient accepté Gérald comme un phénomène incompréhensible à part entière, ils n'en continuaient pas moins de s'émerveiller et de s'étonner.
  « Vous lui avez fait les poches c'est ça ! La culotte, le trois d'pique : c'était que du pipeau ! Assez malin je dois reconnaître, mais très alambiqué…
  – Assurément, confirma l'étudiant d'un air suffisant en rajustant sa blouse. Nous ne sommes pas des amateurs, les mots sont comme les tours de magie : de belles illusions…
  – Remballe donc ta belle science, archissupot du dimanche ! rétorqua le vieux Martin. »
    Ce jour-là, le quinquagénaire était de bonne humeur. Ce qui, compte tenu de la masse grouillante de muscles qui lui tenait lieu de corps, constituait indubitablement un point positif pour ses interlocuteurs. Néanmoins, le tempérament du vieux Martin demeurerait toujours celui d'un râleur invétéré qui ne supportait pas le ton pédant des universitaires.
  « Vous allez pas faire choux gras avec ce que j'ai vu, les sermonna-t-il. Commencez donc par apprendre des anciens, c'est pas dans vos écoles que la vie s'apprend !
  – La vie ! ô la belle vie mon ami ! intervint un autre étudiant avec des mouvements éloquents. Tu parles de larcins, de maraudages, que dis-je ? d'extorsions ! Et comment donc t'y serais-tu pris pour les délester de leur bien ? Apprends-nous, ô grand sage !
  – Hé hé, ben tiens ! jeta le vieux colosse avec ironie. Suffisait de demander gentiment au monsieur… Hein ? Tu feras ça la prochaine fois mon petit et tu en verras bien l'efficacité !
  – Mendier donc ? Désolé nous ne travaillons pas dans la même branche toi et moi.
  – Peuh ! Tenez donc votre langue tous autant que vous êtes. Qu'importe les mots, les titres, vous êtes dans la même galère que nous maintenant ! Tu te crois meilleur peut-être ? Que de l'orgueil, gamin… »
    D'une tape amicale dans le dos des querelleurs, appuyée de quelques moqueries bien senties, Gérald détourna l'attention du vieux Martin et endigua ainsi une potentielle bagarre. Aucune conversation n'était anodine au salon du Bousin Royal. Se vanter, taquiner, insulter et taper étaient les moyens d'expression privilégiés. Tout le monde sauvait les apparences derrière des paravents de violence verbale ou physique ; selon la nature et les prédispositions de chacun.
  « Ah ! Sir Gérald et sa voix de bison des plaines ! insista l'étudiant avec emphase. Destructeur de l'éternel cercle vicieux que la rage des miséreux nourrit ! Le sauveur du bas peuple et… »
    Il s'écroula soudainement sur la table, assommé par un coup de poing de Gérald lui-même. La grimace du vieux Martin se changea alors en sourire de hyène.
  « Dodo le carabin ! ajouta Gérald en se frottant le poing. Tenez votre langue si c'est pour dire des bêtises.
  – Ça cause, ça cause sans savoir ; sans savoir pourquoi ! Enfin… J'pensais pas te voir ici tu sais, jouant au singe parmi les autres fripouilles. »
    Le regard bleuté de Gérald se planta dans celui de son camarade, tandis qu'il méditait posément sa réponse. Mensonge ou vérité ? Éternel dilemme qui lui arrachait toujours une moue songeuse. Avachi sur la table, Gérald sourit légèrement et répondit :
  « Oh ! j'avais soif et… tu as au moins raison sur deux points : je suis un singe doublé d'une fripouille. Quoi de plus normal que de me mêler à mes congénères ? D'ailleurs tu es là toi aussi ah ah ah !
  – Canaille de soldat, aucun sérieux ! Héhé ! »
    La montagne de muscle soupira et se leva. Gérald attendit un instant et lui emboîta le pas. Une fois dehors, ils se mirent tous deux à l'écart et commencèrent à chuchoter.
  « Tu viendras ce soir ?
  – Hum ? Encore une réunion alors ? devina Gérald.
  – T'étais pas au courant ? Comment ça encore ? Tu te fiches de moi, la dernière remonte au mois dernier…
  – Justement une réunion par mois, c'est beaucoup trop compte tenu de ce qui s'y passe. 
  – Tout le monde s'attend à te voir tu sais…
  – Oh ? Je suis tellement aimé ! Ah ah ah, j'ai hâte de revoir leur tête !
  – Tu viendras, donc ?
  – Évidemment, d'après ce que j'ai compris… ou cru comprendre, il se pourrait bien que nous ayons finalement des choses intéressantes à dire cette fois-ci.
  – Mouais, l'histoire du Caire tu veux dire ; c'est que le début tout le monde pense… Les temps changent !
  – Ha, comme ils l'ont toujours fait ! Mais je sens que ça va être amusant ! Rejouer à être de grandes personnes, à prendre des décisions, dans le secret ou presque... À se donner des airs importants aussi ! Toute la belle cour sera réunie après tout.
  – Oh arrête un peu ton char…
  – Tiens, je mettrais une longue écharpe, j'adopterai une démarche lourde et j'aurai le visage sérieux. Au diable l'uniforme de soldat ; j'aurais l'air de débouler de nulle part : comme un
gueux ! »
    Le vieux colosse marqua un temps d'arrêt, le regard dans le vide comme s'il écoutait le vent avec attention. Finalement, il reprit en soupirant d'un air las :
  « Écoute… je sais ce que tu ressens, mais aujourd'hui pas question de fermer sa gueule. Si tout part en vrille et que les autres délirent complètement, tu les rappelles à l'ordre ; moi je te soutiendrai, tu peux me faire confiance.
  – Comme l'autre fois tu veux dire ? Désolé mais…
  – Tu peux me faire confiance cette fois-ci ! je te dis… Je me suis pas mal planté par le passé et je suis désolé de t'avoir lâché dans les moments importants ; mais quoi qu'il arrive maintenant, tu peux compter sur mon appui.
  – Même si j'ai tort ? »
    Le vieux Martin grimaça et grommela dans sa barbe. Tort ? Gérald était très certainement désillusionné, mais il avait toujours eu les idées claires.

* * *

    L'herbe n'avait pas changé depuis la dernière fois ; mais l'homme aux genoux brisés était mort. Depuis cette atroce journée, les moutons avaient quitté le pré et le calme s'était installé. Cependant, je percevais encore les battements de cœur de la bergère ; un frisson parcourut mes nerfs. Ses plaies avaient cessé de saigner et je devinais à l'herbe arrachée tout autour d'elle qu'elle avait trouvé un moyen de se sustenter. Décidément, cette femme possédait un instinct de survie remarquable ; une vigueur qui malheureusement agonisait peu à peu...
    La sensation de brûlure derrière mes yeux et l'étau qui comprimait ma poitrine me persuadèrent finalement de la laisser à sa souffrance et de partir. Elle était condamnée…

* * *

    À mesure que la luminosité déclinait, les rues se vidaient de badauds et s'emplissaient de patrouilles. Puisque nul n'était censé ignorer la loi, nul ne devait se trouver dehors après vingt heures : ainsi l'imposait le couvre-feu du lieutenant général de police.
  « De la Reynie, bruissait le vent.
  – De la Reynie ? De la Reynie ! s'emportait peu à peu les chuchotements.
  – De la Reynie veut notre perte… »
    Le nom du lieutenant était sur toutes les lèvres et se répercutait dans les ruelles les plus malfamées de Paris. Mendiants, voleurs et escrocs sortaient de leur torpeur habituelle pour comploter… Leur silhouette effrayante se faufilait d'un porche à l'autre, fuyant les lanternes de la police et s'abritant silencieusement dans les recoins obscurs. Peu à peu, les ombres se rejoignirent, s'assemblèrent en de petites masses noires et se rapprochèrent de la Villa du Neuf de Trèfle.
    Cette demeure était abandonnée depuis cinq ans et faisait l'objet de nombres d'histoires plus sanglantes les unes que les autres. Le peuple fuyait ce lieu comme la peste, la noblesse avait abandonné l'idée de s'en emparer, les soldats eux-mêmes n'en revenaient jamais vivants… Et si quelque coterie mettait tout en œuvre pour que nul ne s'approchât de la Villa du Neuf de Trèfle, c'était parce qu'elle constituait la neuvième plus importante Cour des Miracles de France. Paradoxalement, elle était aussi la plus désertique et la plus secrète de toutes… Des oreilles parmi les plus informées considéraient que son existence tenait du mythe ; de la même manière qu'elles ne croyaient pas aux fantômes.
    Loin d'être un esprit, Jeffrey était pourtant extrêmement réel. D'un pas énergique, il parcourait les jardins qui entouraient la propriété et se ruait sur la moindre ombre suspicieuse. Le suaire blanc dans lequel il se drapait lui donnait l'aspect d'un spectre et permettait de l'identifier en un instant. Jeffrey connaissait tous les visages qu'il lui était nécessaire de connaître ; si le vôtre ne faisait pas partie de cette liste rigoureuse, il vous éliminait sans concession. Lorsqu'il vous scrutait de ses yeux brillants, vous ne saviez pas si vous deviez rire ou prendre vos jambes à votre cou : car si Jeffrey n'avait alors que treize ans, la manière dont il maniait son poignard en acier suffisait à faire frissonner l'échine vigoureuse de Martin.
  « Le puits. Sautez dedans et avancez à tâtons. Attention aux pièges. »
    Le vieux Martin renifla et se dirigea vers le puits sans même accorder un regard à l'enfant. En réalité, la Villa du Neuf de Trèfle comprenait pas moins d'une quinzaine d'accès. La dernière phrase de Jeffrey faisait allusion aux pièges qui se trouvaient disposés à chacun de ces accès afin de les condamner. À chaque nouvelle réunion, un accès était libéré afin de faire office d'entrée. Ce mois-ci, c'était donc le puits… Le quinquagénaire s'assit sur le rebord en pierre, soupira brièvement et descendit au fond du puits par l'échelle de corde. Suivant les flambeaux accrochés aux murs à intervalles réguliers, il parcourut les boyaux souterrains et déboucha dans une immense salle fortement éclairée.
    Son arrivée fut ponctuée par quelques sifflements et autres ricanements ironiques, saluant son statut de dernier venu. D'un air mécontent, le vieux colosse grogna et alla prendre place à sa table aux côtés de Giselle et du petit Albert. Un homme, une femme et un enfant : tel était l'archétype d'une famille dirigeante. C'était des familles composées des meilleurs éléments de chaque sexe et de chaque tranche d'âge ; aucun lien de parenté ne les reliait. Cette soirée-là, la Villa du Neuf de Trèfle abritait douze familles dirigeantes. Chacune d'entre elles administrait et représentait une cour des miracles, ici à Paris ou ailleurs en France.
  « Alors ? gronda le vieux Martin en élevant la voix. Tout le monde est là désormais ! Commençons commençons… »
    Quelques railleries fusèrent, un jeune homme se leva et monta sur sa table, écartant les bras d'une manière théâtrale.
  « Mesdames, mes enfants et messieurs, vous êtes réunis en cette nuit de conspiration car Louis XIV, notre vénéré et illuminé suzerain, veut mettre un terme aux cours des miracles !
  – Honteux !
  – Quel gredin !
  – Eh, de quel droit ?
  – Ah ? Il nous connait alors…
  – Le malheureux !
  – À cette fin, continua l'orateur, de la Reynie a été nommé Lieutenant Général de Police et a été chargé de tous nous mettre derrière les barreaux.
  – Eh beh ! Il a de l'espoir c'est le moins qu'on puisse dire…
  – Quel optimisme !
  – Lieut… quoi ? Qu'est-ce que c'est que ce titre à la moelle nœud ?
  – Mais euh… va y avoir assez de place dans leurs prisons déjà ?
  – Là n'est pas la question, bouseux ! intervint le vieux Martin en tapant sur sa table pour ramener le silence. Si Louis a décidé de nous éliminer, il trouvera bien un moyen ; c'est le roi après tout.
  – En plus des prisons vous pouvez compter sur la guillotine, la pendaison et tout un tas de manière joyeuse pour se débarrasser de nous. Pourquoi pas les galères tiens ? Ce ne sont pas les idées qui manquent à la cour du roi…
  – Maintenant il va falloir en trouver de notre côté : je propose pour ma part que nous nous attaquions directement à la source du problème ! Si ce de la Reynie venait à disparaître, les actions de la police s'en verraient probablement stoppées.
  – Cela ne ferait que précipiter notre fin, rétorqua Gérald en jouant avec son écharpe colorée. De la Reynie n'est qu'un nom, un pantin : Louis XIV le fera remplacer immédiatement et des mesures drastiques seront prises.
  – Hum et n'y aurait-il pas moyen de le corrompre, ce soi-disant lieutenant ? Trouver une manière pour qu'il ne fasse pas son boulot correctement ou qu'il puisse nous couvrir…
  – Corrompre hein ? Et avec quel argent je vous le demande ! lança une fille de Boulogne très près de ses sous. Par ailleurs, m'est avis qu'un refus nous serait par trop fatal. Si nous devons prendre des mesures : faisons en sorte qu'elles soient suffisamment radicales pour que le problème ne puisse pas revenir à la charge.
  – Tout à fait, d'autant que s'en prendre à de la Reynie serait une erreur de jugement, je pense. C'est à la tête qu'il faut s'attaquer : c'est donc de Louis XIV dont il faut s'occuper… »
    Cette perspective échauffa bien des esprits, les voix s'élevèrent dans ce sens jusqu'à ce qu'un rire explosa et mit fin à l'agitation par le ridicule de son exagération.
  « Ce pauvre petit Louis ! railla Gérald. Lui qui ne veut que le bien de son peuple, qui veut faire de Paris une ville civilisée… hem hem ! Si c'est au sujet d'un assassinat que vous complotez, que ce soit sur Louis ou de la Reynie, c'est un martyr que vous obtiendrez ! Et lorsque quelqu'un prendra leur place, lorsque les nobles et les bourgeois crieront vengeance : c'est nous qui serons en première ligne. »
  Un mouvement d'hésitation parcourut l'assemblée. Chacun se rassit à sa place, s'enfermant dans ses pensées ou chuchotant avec leur tablée. Émergeant de sa crinière de cheveux crasseux, une vieille femme se releva doucement et s'assit sur le rebord de sa table.
  « Et… un coup d'état ça mes chères mesdames ? Ça vous parle ça, un coup d'état ?
  – Assassiner toute la cour de France, donc ? résuma le petit Albert. Cela reviendrait au même… t'as pas écouté mécréante !
  – Non non, gamin ! répliqua la vieille femme d'un ton méprisant. Je parle de renverser le pouvoir actuel de manière subtile… sans nous impliquer directement ! Trouver un noble ambitieux, un dépravé plein de hargne qui voudrait bien la place du pauvre Louis. S'arranger pour lui donner l'opportunité de comploter contre le roi, lui fournir des soldats, l'introduire et attendre qu'il fasse son œuvre.
  – Des soldats ? Corrompre l'armée maintenant ? De mieux en mieux…
  – Mordiable ! Certainement pas ! Ne comptons-nous pas des centaines de drilles parmi nous ? Qu'on les lave, qu'on les peigne, qu'on remette leur tunique de soldat au propre et ils feront parfaitement l'affaire. Le plus dur dans cette histoire sera d'approcher et de tromper le noble ; pour peu qu'on en trouve un qui convienne. Mais avec une telle couverture, même si le coup d'état échouait, il y aurait moyen de faire tuer Louis XIV dans la foulée, sans que cela nous retombe dessus…
  – Voilà un plan ingénieux !
  – Finalement des gens qui réfléchissent…
  – Cette vieille guenon a de la cervelle, c'est certain ! s'exclama Gérald en se mettant à rire. J'avoue que l'idée est gracieuse et fort tentante ; il n'y en aura probablement pas de plus brillante de la soirée mais : il y a un point noir dans tout ça qui me gêne beaucoup.
  – Rabat-joie ! Retourne te planquer au fin fond d'une taverne si t'oses pas !
  – Laisse-le donc parler ivrogne ! réagit le vieux Martin. Y en a qui essaient d'utiliser leur cervelle ici…
  – Question de bon sens : vous voulez que le petit Louis cède sa place, à qui va-t-il la laisser ? Ne chasse-t-on pas un démon pour inviter un diable ? En d'autres termes, ce noble arriviste sera-t-il capable de faire tourner les choses et de s'avérer être meilleur souverain que ne l'est Louis XIV…
  – Nous ne pourrons jamais le savoir si nous n'essayons pas… T'as une autre solution toi, Gérald ?
  – Ce que je sais, moi Gérald comme tu dis, c'est que je ne suis pas prêt à mettre en péril le royaume de France pour sauver nos cours des miracles…
  – D'autant que ce noble pourrait très bien se retourner contre nous ensuite ! ajouta le vieux Martin d'un ton qui n'admettait aucune réplique. Rien ne nous dit qu'il ne continuera pas l'œuvre de Louis XIV…
  – Alors, il ne nous reste plus qu'une solution… »
    Sigmund, le doyen de l'assemblée consentait finalement à prendre la parole, maintenant que toutes les options étaient épuisées et que les familles avaient pris le temps de réfléchir à la question. Tous les chuchotements s'éteignirent instantanément et les oreilles se tendirent dans sa direction.
  « Faisons appel à Dimitrius… Ses capacités lui permettront de prendre possession de Louis XIV, de devenir Louis XIV. Personne n'en saura rien, si ce n'est nous autres ; seule la personnalité du roi aura changé…
  – Dimitrius alors ? songea Gérald. Notre joker : c'est toujours vers lui que nous nous tournons quand quelque chose va mal.
  – Tout semble si simple d'un seul coup ! grogna le vieux Martin. Trop simple, où est le loup ?
  – Prendre possession du roi ? Quelle est cette fantaisie ?
  – Se déguiser en Louis XIV qu'il veut dire ? Comme un acteur de théâtre ?
  – De quoi parlez-vous, Dimitrius n'est qu'un conte n'est-ce pas ? »
    L'atmosphère bruissait de chuchotements et d'éclats de voix. La simple pensée d'un être tel que Dimitrius mettait en effervescence tous les esprits. Mis à part Sigmund, qui constituait l'intermédiaire entre la cour des miracles et Dimitrius, nul ne croyait réellement à son existence. Pour des anciens tels que Gérald ou Martin, qui avaient pu constater son efficacité auparavant, Dimitrius n'était qu'un homme plein de ressources, pourvu d'une grande habileté et d'un savoir-faire indéniable.
  « Est-ce que Dimitrius pourrait vraiment régler une telle histoire ?
  – De fait, il deviendrait souverain à son tour ? Peut-on lui faire confiance ?
  – Sigmund ! interpella Gérald. Peut-être serait-il temps que tu nous expliques qui est réellement ce Dimitrius ? »
    Au moment où Sigmund s'apprêtait à ouvrir la bouche, une voix grave se répercuta sur tous les murs de la salle de manière égale ; assez puissante pour couvrir le brouhaha ambiant, assez claire pour ne laisser aucun doute sur sa signification.
  « Je suis un Sans-Visage. »
    Brutalement, le silence s'abattit dans la salle et tout le monde sembla s'immobiliser. D'une démarche puissante, un homme s'avança entre les tables des différentes familles et s'arrêta au centre exact de la pièce. Sa présence avait quelque chose d'apaisant et de dérangeant tout à la fois. C'était comme s'il n'avait pas sa place en ce monde, mais que le monde entier tournait autour de lui. Avec Dimitrius, il n'était nul besoin de s'exprimer oralement ; il lisait dans votre esprit, il connaissait votre nom et répondait instantanément, sans dire un mot.
  « Je suis une pensée, une idée contagieuse ; comme un parasite. Je n'ai pas de corps ; ce que vous percevez en ce moment même : c'est le cadavre d'un soldat que j'ai investi de mon essence. Je vous ai rejoint par compassion et je vous aide maintenant depuis des siècles. J'ai formé la toute première Cour des Miracles afin de détruire le désespoir et la solitude de ceux que la société a rejetés… »
    Peu à peu, des lueurs de compréhension firent leur chemin dans les esprits ; le silence quant à lui restait de marbre. L'influence que Dimitrius exerçait sur son auditoire tenait à la fois du songe et de la transe ; un rêve où votre corps restait éveillé tandis que votre esprit s'efforçait d'apprendre.
  « Aujourd'hui, je me rends compte que notre royaume souterrain ne peut faire autrement que de disparaître.
  – Balivernes ! s'exclama le vieux Martin en sortant de sa torpeur. Sortir de nulle part comme ça pour nous balancer une ânerie pareille…
  – Pour une fois, je suis assez d'accord avec toi, appuya Gérald. Venant d'un fondateur, ce sont des propos par trop pessimistes ! Il n'est de toute manière pas question d'abandonner ne serait-ce qu'une seule de nos cours…
  – Malheureusement, intervint Dimitrius, il s'agit d'une fatalité contre laquelle vous ne pourrez lutter indéfiniment. Je comprends votre résistance, je reconnais votre volonté et je n'ai pas l'intention d'y opposer la mienne ; cependant, je vous conjure de prendre le temps de réfléchir à cela : si vous vous battez maintenant, vous n'obtiendrez rien d'autre qu'un sursis et d'innombrables morts… Ainsi, je vous propose d'anticiper sur l'avenir en dissolvant toutes les cours des miracles par nous-mêmes. »
    Au bord des larmes, tremblant de confusion, un homme hystérique se leva en jurant et hurla que le Sans-Visage voulait précipiter leur chute, l'insultant tour à tour de collaborateur et de traître sans reprendre son souffle. Le vieux Martin tenta en vain de le calmer et dut finalement se résoudre à l'assommer, le cœur gros. Tout le monde éprouvait la même douleur, mais ce n'était pas le moment de se laisser aller.
  « Je… je pense comprendre ton raisonnement, entama Gérald d'une voix faible. Cependant, nous ne pouvons pas abandonner comme cela, au moindre pressentiment… D'où te viennent une telle assurance, une telle conviction ? Tu parles de fatalité comme si tu pouvais lire l'avenir… encore un don caché ?
  – Non, cela ne fait pas partie de mes prérogatives. Sim… simplement, j'ai… o… »
    Soudainement, le vide. Impossible d'atteindre sa mémoire, de faire appel au moindre argument : toutes choses autour du Sans-Visage se trouvaient progressivement vidées de leur sens. Rassemblant ce qu'il lui restait de conscience, Dimitrius eut tout juste le temps de s'excuser et de prendre congé dans la plus grande précipitation. D'une seconde à l'autre, les douze familles dirigeantes se retrouvèrent livrées à elles-mêmes, plongées dans la plus grande stupéfaction. Des questions de plus en plus nombreuses commencèrent à fuser à toutes les tables ; elles demeurèrent sans réponse et Gérald se fit violence pour intervenir.
  « Dimitrius ne peut pas prédire l'avenir, pas plus qu'aucun d'entre nous. Des milliers d'hommes et de femmes comptent sur nous et ont besoin des cours des miracles tout autant que nous. Que le Sans-Visage ait ou non raison, il n'est pas encore temps que nous disparaissions : aujourd'hui nous devons penser stratégie et nous battre pour sauvegarder ce que nous avons bâtis !
  – Faisons comme nous avons toujours fait ! proposa le vieux Martin. Montrons-nous discrets, déplaçons-nous, faisons preuve de ruse… et bousculons ceux qui se mettront en travers de notre
chemin ! »
    Ces quelques mots inspirés furent comme une libération pour tout le monde. D'un seul mouvement, l'assemblée se leva et acclama la décision des deux hommes. Des soupirs de soulagement et des éclats de rire marquèrent la fin des hésitations et clôturèrent ainsi la réunion. Chacun savait désormais à quoi s'en tenir ; même s'il s'agissait finalement de lutter dents et ongles. En quelques instants, le vin et la viande furent sur les tables et la Villa du Neuf de Trèfle entama alors son festin nocturne. Toutes les mises en garde avaient d'ores et déjà été oubliées ; la sagesse de Dimitrius n'était plus qu'une ombre maussade que l'ivresse d'un soir avait chassée sans vergogne.

* * *

    Fuir la ville. Retrouver l'atmosphère de la campagne, sa quiétude naturelle. Où aller ? Je n'en avais aucune idée et cela ne me semblait pas même nécessiter une quelconque réflexion. J'avais besoin de marcher, seul ; de méditer sur mon échec.
    Cette nuit, mon esprit s'était égaré ; choisissant le pire moment. Tous les éléments dans mon champ de vision m'apparaissaient éclatés, se superposaient ou parfois même n'apparaissaient pas. Ainsi, je me heurtai à nombre d'arbres, trébuchai sur des pierres, m'écorchai sur toutes sortes de buissons… C'était comme s'ils n'avaient aucune existence jusqu'au moment où mon corps faisait de force leur rencontre. 
    Après quelques lieues parcourues, mes pieds se stoppèrent et je m'allongeai dans l'herbe. Combien de temps encore s'écoulerait avant qu'une autre réunion de cette ampleur ne fût convoquée ? Sans mon intervention, je savais pertinemment que l'obstination humaine mènerait les cours des miracles à leur destruction.
    En contrebas, une femme était allongée en plein milieu de la prairie ; elle agonisait. Quelque chose se contracta en moi, un éclair de lucidité traversa mon essence : je connaissais cette femme… Sans même m'en rendre compte, j'étais retournée auprès d'elle ; comme je le faisais régulièrement depuis trois jours déjà. Son cœur et sa respiration avaient faibli, mais son âme restait forte : je pouvais la ressentir. Sans perdre un instant de plus, je m'approchais et m'assit en tailleur à côté d'elle. À ma plus grande surprise, elle releva la tête et tourna son regard sur moi.
  « Encore toi…
  – Hum, encore dis-tu ? Ainsi, l'impuissant veilleur était observé en retour…
  – Depuis tout ce temps, jamais vous ne vous êtes approchés… Qu'est-ce que vous voulez
exactement ? »
    Vraisemblablement, parler lui demandait un effort considérable et je sentais une hargne terrible au fond de sa voix.
  « Jusqu'à maintenant, je n'en savais rien. Cependant, je réalise à l'instant que j'attendais le moment opportun, que j'attendais de savoir.
  – Achevez-moi…
  – Désolé, prendre une vie m'est impossible.
  – Impossible ? Alors aidez-moi, si toutefois c'est encore possible…
  – Il y aurait encore quelque chose que je pourrai faire pour toi, mais je… je n'en ai pas le droit.
  – Sang du diable ! Pourquoi donc ? Parce que je ne suis qu'une bergère, que je n'en vaux pas la peine ? Je… »
    Étrange juron ; néanmoins, l'agressivité avec laquelle il était prononcé me fit froid dans le dos.
  « Parce que tu es unique, Salamandine. Te venir en aide maintenant reviendrait à modifier de larges pans du futur de manière irréversible. »
    Le silence suivit, elle ne cessait de me regarder fixement dans les yeux et je n'osais détourner le regard. Ces prunelles brillaient d'une lueur que je connaissais bien ; elle paraissait plus en vie que jamais. Pourtant, sa voix devenait de plus en plus faible.
  « Vous avez une mine de déterré ; comme si vous n'aviez pas dormi depuis des lustres, comme si vous alliez mourir d'un instant à l'autre… si vous ne pouvez rien faire pour moi, dites-moi ce que moi je peux faire pour vous ? Je ferai en fonction de mes moyens… »
    À cet instant précisément, je compris qu'elle n'était déjà plus tout à fait humaine. La violence et la rage qui l'animaient s'étaient évaporées, il ne lui restait plus que quelques minutes tout au plus à vivre. Alors, je pris sa tête sur mes genoux et murmurai au creux de son oreille :
  « Nul n'est venu prendre ta défense lorsque tu te battais. Nul n'est venu à ton secours alors que tu agonisais. Maintenant, tu es au seuil de la mort avec l'unique personne au monde qui a le pouvoir de te sauver sans en avoir le droit, et tu sacrifierais tes derniers instants à l'écouter et à l'aider autant que tu le peux… Assurément, tu es une des alphas manquant à l'humanité : ainsi, je te demande de m'aider à accomplir mes dernières volontés. Accepte de recevoir ma malédiction et accueille mon don en ton sein : sous l'égide de ta volonté et de ta pureté réunies, tu mèneras ceux qui se sont égarés et que la société a rejetés. En retour, je te débarrasserais de ta mortalité ; les souffrances les plus primaires te deviendront étrangères: ton âme elle-même sera guérie de toutes ses flétrissures. »
    Apposant la paume de ma main sur le front de Salamandine, j'enveloppai précieusement son âme dans une sphère de lumière. Toutes mes connaissances étaient rassemblées au sein de cette lumière, cent siècles de savoir et des milliers de vies qui s'apprêtaient à me quitter définitivement afin d'imprégner l'essence de Salamandine. Dès lors qu'elle accepterait de se laisser pénétrer par ma lumière, mon esprit se désagrégerait progressivement tandis que le sien se dépouillerait de toute haine et se gorgerait d'Amour. Bientôt, ce corps d'emprunt que je m'étais approprié ne serait plus qu'une coquille vide dans laquelle elle pourrait à son tour s'abriter. Mes derniers mots et mon ultime pensée furent pour elle :
  « Forge le monde par la magnificence de ton esprit et enveloppe le de tout ton Amour ; car, désormais, tu es un Sans-Visage. »

* * *

    
    Pour la première fois depuis trois jours, je me mis debout. Mon nouveau corps était plus vigoureux que l'ancien et en bien meilleur état ; par ailleurs, il était d'ores et déjà docile et obéissait à la moindre de mes pensées. De femme, j'étais devenue homme ; cela ne faisait aucune différence et je savais que je changerais d'enveloppe charnelle encore de multiples fois avant que mon esprit ne s'effaçât, ainsi que l'avait fait celui de Dimitrius. Accrochées à mon essence, les parcelles de son savoir m'inspiraient et me montraient la voie ; son infinie compassion berçait mes sens.
    Je me mis doucement en marche, explorant l'infinie souplesse de mon esprit ; ouvrant un œil éclairé sur le monde qui m'entourait. Les rayons solaires commençaient à peine à percer l'horizon parisien, semblant déjà annoncer une aube nouvelle pour tous. Au cœur de la Villa du Neuf de Trèfle, des hommes et des femmes dormaient encore et attendaient sans le savoir que quelqu'un les guidât. J'étais en chemin…

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